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Avertissement Cette
situation entraîne à son tour, un second trait : l’accident.
La généralisation progressive d’événements catastrophiques qui
affectent non seulement la réalité du moment, mais causent l’anxiété
et l’angoisse pour les générations à venir. D’incidents
en accidents, de catastrophes en cataclysmes, la vie quotidienne
devient un kaléidoscope
où nous affrontons sans cesse ce qui vient, ce qui survient inopinément,
pour ainsi dire ex abrupto…
Dans le miroir brisé, il faut alors apprendre à discerner ce
qui arrive, de plus en plus souvent, mais surtout de plus
en plus rapidement, de manière intempestive voire simultanée. Devant
cet état de fait d’une temporalité accélérée qui affecte les mœurs,
l’Art aussi bien que la politique des nations, une urgence s’impose
entre toutes : celle d’exposer l’accident du Temps. Renversant
de la sorte la menace de l’inopiné, la surprise devient sujet
de thèse et le risque majeur, sujet d’exposition dans le cadre
des télécommunications instantanées. Comme
l’expliquait Paul Valéry en 1935 : « Dans le passé,
on n’avait guère vu, en fait de nouveauté, paraître que des solutions
ou des réponses à des problèmes ou à des questions très anciennes,
sinon immémoriales… Mais
notre nouveauté à nous, consiste dans l’inédit des questions elles-mêmes,
et non point des solutions, dans les énoncés et non dans les réponses.
De là cette impression générale d’impuissance et d’incohérence
qui domine dans nos esprits1. » Ce
constat d’impuissance devant le surgissement d’événements inattendus
et catastrophiques, nous contraint à renverser la tendance habituelle
qui nous expose à l’accident
pour inaugurer une nouvelle sorte de muséologie, de muséographie :
celle qui consiste maintenant à exposer
l’accident, tous les accidents, du plus banal au plus tragique,
des catastrophes naturelles aux sinistres industriels et scientifiques,
sans éviter l’espèce trop souvent négligée de l’accident heureux,
du coup de chance, du coup de foudre amoureux, voire du « coup
de grâce » ! En
effet, si aujourd’hui grâce à la télévision, « ce qui
se conserve se réduit à l’instant-événement, tous les progrès
convergent vers un problème inéluctable qui est celui des perceptions
et des images2 ». Outre
l’attentat historique du 11 septembre 2001 et sa diffusion en
boucle sur les écrans de télévision du monde entier, deux événements
récents méritent, à ce propos, d’être sévèrement analysés. D’une
part, la révélation seize
ans trop tard des ravages de la contamination de Tchernobyl
sur l’Est de la France, à propos desquels les responsables des
services chargés de donner l’alerte déclaraient en avril 1986 :
« Si l’on détecte quelque
chose, il ne s’agit que d’un problème purement scientifique. »
Et d’autre part, la toute récente décision du « Mémorial
pour la Paix » de Caen, d’importer des États-Unis, en guise
d’objet-symbole, une bombe atomique – une bombe H – emblématique
de « l’équilibre de la terreur » entre l’Est et l’Ouest… À
ce propos et reprenant l’argument des experts français dissimulant
les dégâts de l’accident de Tchernobyl, on pourrait dire :
« Si l’on expose une bombe atomique, il
ne s’agit que d’un problème purement culturel », ouvrant
dès lors toutes grandes, les portes du premier
Musée des accidents ! * De
fait, si l’invention n’est
qu’une manière de voir, de saisir les accidents en tant que
signes, en tant que chances, il n’est que temps d’ouvrir le muséum
à ce qui survient d’impromptu, à cette « production indirecte »
de la science et des technosciences que constitue le sinistre,
la catastrophe industrielle ou autre. Si
selon Aristote « l’accident révèle la substance », l’invention
de la « substance » est également celle de « l’accident ».
Dès lors, le naufrage est bien l’invention « futuriste »
du navire, et le crash celle de l’appareil supersonique, tout
comme Tchernobyl l’est de la centrale nucléaire. Observons
maintenant l’histoire récente. Alors que le XXe siècle
a été celui des grands exploits – le débarquement lunaire – et
des grandes découvertes en physique comme en chimie, sans parler
de l’informatique ou de la génétique, il paraît logique, hélas,
que le XXIe siècle engrange à son tour la moisson de
cette production masquée que constituent les sinistres les plus
divers, dans la mesure même
où leur répétition devient un phénomène historique clairement
repérable. À
ce sujet, écoutons encore Paul Valéry : « L’instrument tend à disparaître de la conscience.
On dit couramment que son fonctionnement est devenu automatique. Ce qu’il en faut tirer, c’est
la nouvelle équation : la
conscience ne subsiste que pour les accidents3. » Ce
constat de carence aboutit ainsi à une conclusion claire et définitive :
« Tout ce qui devient capable de recommencement et de répétition
s’obscurcit, se fait silencieux. Il n’y a fonction que hors conscience4. » Étant
donné que l’objectif déclaré de la révolution industrielle du
XVIIIe siècle était bien la répétition d’objets standardisés
(machines, outils, véhicules…), autrement dit les fameuses substances incriminées, il est aujourd’hui
logique de constater que le XXe siècle, nous aura effectivement
abreuvé d’accidents en série,
depuis le Titanic en
1912 jusqu’à Tchernobyl
en 1986, sans parler de Seveso
ou de Toulouse, en 2001… Ainsi,
la reproduction sérielle des catastrophes les plus diverses est-elle
devenue l’ombre portée des grandes découvertes, des grandes inventions
techniques, et à moins d’accepter l’inacceptable, c’est-à-dire
d’admettre que l’accident
devienne automatique à son tour, l’urgence d’une
« intelligence de la crise de l’intelligence » se fait
jour en ce tout début du XXIe siècle – intelligence
dont l’écologie est le symptôme clinique, en attendant demain une philosophie
de l’eschatologie postindustrielle. * Admettons,
maintenant, le postulat de Valéry : si la conscience ne subsiste que pour les
accidents et s’il n’y a fonctionnement que hors conscience,
la perte de conscience de l’accident comme du sinistre majeur
équivaudrait non seulement à l’inconscience mais à la folie –
cette folie de l’aveuglement volontaire aux conséquences fatales
de nos actions et de nos inventions –, je pense en particulier
au génie génétique et aux biotechnologies. Situation qui s’apparenterait
dès lors au brutal renversement de la philosophie en son contraire, autrement dit, à la naissance d’une
philofolie ; amour de l’impensé radical,
où le caractère insensé de nos actes cesserait non seulement de
nous inquiéter consciemment, mais nous ravirait, nous séduirait… Après
l’accident des substances,
nous assisterions à l’émergence fatale de l’accident des connaissances,
dont l’informatique pourrait bien être le signe par la nature
même de ses indubitables « progrès », mais parallèlement
par celle de ses incommensurables dégâts. En
fait, si « l’accident est l’apparition de la qualité d’une
chose qui était masquée par une autre de ses qualités5 »,
l’invention des accidents industriels dans les transports (terrestres,
nautiques, aériens) ou celle des accidents postindustriels, dans
les domaines de l’informatique ou de la génétique, serait l’apparition
d’une qualité trop longtemps cachée par le faible progrès des
connaissances « scientifiques » à côté de l’ampleur
des connaissances « spirituelles et philosophiques »,
de cette sagesse accumulée
tout au long de l’histoire multiséculaire des civilisations. Ainsi,
aux dégâts des idéologies laïques ou religieuses véhiculées par
les régimes totalitaires, s’apprêtent à succéder ceux de technologies de pensée, susceptibles, si
nous n’y prenons garde, d’aboutir au délire,
à cet amour insensé de l’excès, comme tend à le prouver le caractère
suicidaire de certaines actions contemporaines, depuis Auschwitz,
jusqu’au concept militaire de destruction
mutuelle assurée (M.A.D.), sans parler du « déséquilibre
de la terreur » inauguré en 2001 à New York par les kamikazes
du World Trade Center. En
effet, utiliser non plus des armes, des instruments militaires,
mais de simples véhicules de transport aérien pour détruire des
édifices en acceptant de périr dans l’opération, c’est instaurer
une confusion fatale entre l’attentat et l’accident
et utiliser la « qualité » de l’accident volontaire
au détriment de la qualité de l’avion, comme de la « quantité »
de vies innocentes sacrifiées, dépassant ainsi toutes les limites
naguère fixées par les éthiques religieuses ou philosophiques. * De
fait, le principe de responsabilité
vis-à-vis des générations à venir exige d’exposer maintenant l’accident
et la fréquence de ses répétitions industrielles et postindustrielles. C’est
le sens même, le but avoué de l’exposition de la Fondation Cartier
pour l’art contemporain. Avant-projet, ou plus exactement encore,
préfiguration du futur Musée
de l’Accident, cette exposition se veut avant tout une prise
de position devant la chute des repères éthiques et esthétiques,
la perte de sens dont nous sommes si souvent désormais les témoins,
les victimes, bien plus que les acteurs. Après
l’exposition, il y a plus de dix ans déjà, sur la vitesse, organisée à Jouy-en-Josas
par cette même Fondation Cartier, l’exposition Ce qui arrive – définition du latin accidens – se veut le contrepoint des excès de toutes sortes dont
nous abreuvent quotidiennement les grands organes d’information,
musée des horreurs dont nul ne semble
deviner qu’il précède et accompagne toujours la montée en puissance
de sinistres plus vastes encore. En
fait, comme l’exprimait un témoin de la montée du nihilisme en
Europe : « L’acte le plus atroce devient facile lorsque
la voie qui y mène a été dûment frayée6. » Par
l’accoutumance progressive à l’insensibilité, à l’indifférence
devant les scènes les plus démentes sans cesse répétées par les
marchés du spectacle, au nom d’une soi-disant liberté d’expression muée en libération
de l’expressionnisme, voire en académisme de l’horreur, nous
succombons aux méfaits d’une programmation
de l’outrance à tout prix qui débouche non plus sur l’insignifiance,
mais sur l’héroïsation de la terreur et du terrorisme. Un
peu comme au XIXe siècle où l’art officiel s’ingéniait
dans ses salons à glorifier les grandes batailles du passé et
aboutissant, comme on sait, à l’hécatombe de Verdun, au tout début
du XXIe siècle nous assistons, médusés, à une tentative
de promotion de la torture artistique, de l’automutilation esthétique
et du suicide considéré comme l’un des beaux-arts. C’est
finalement pour échapper à cette « surexposition du public
à l’effroi » que la Fondation Cartier a adopté le principe
d’une distance critique vis-à-vis des excès en tout genre de l’actualité
récente. Destinée
à poser la question de l’inattendu, comme de l’inattention aux
risques majeurs, la manifestation qui s’ouvrira à Paris, pour
le premier anniversaire de l’attentat du World Trade Center de
New York, se veut un hommage au discernement, à l’intelligence
préventive, philosophique ou scientifique, en des temps troublés
où abondent les menaces d’une « philofolie du pire7 »
– reprenant à son compte les propos d’un conducteur alcoolique
à son passager : « Je
suis un accident ambulant qui cherche l’endroit où se produire. » Notes 1
Paul Valéry, « La
Crise de l’intelligence », in Œuvres
complètes, Tome I, Éditions Gallimard, collection « Bibliothèque
de la Pléiade », Paris, 1957
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