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Le stylo, le revolver et la tapette à mouches
Laurent Tixador a bien raison de me trouver réactionnaire.
Oui, mirritant de linanité conceptuelle de lArt expéditionnaire et des confuses prétentions de ses thuriféraires, je nai pas caché ma « réaction » à la lecture de son médiocre journal de voyage. Jai dit que son écriture était insipide, quelle dévalorisait sa performance mais, à lire sa « petite note » écrite à mon intention sur le site dartconnexion, je découvre aujourdhui quelle reflète plus encore létroitesse de son horizon spirituel. En effet, je ne lui connaissais pas encore ce prompt et méchant réflexe, propre aux « années communistes », poussant obligatoirement les artistes « engagés » à considérer une critique non conforme à lidéologie progressiste comme celle dun « fieffé réac » injure suprême ! en usant pour la confondre dun malhonnête et roué persiflage. Pas plus quautrefois Billancourt, il ne faudrait aujourdhui désespérer le Palais de Tokyo. En vérité, lisant cette « petite note », je nai pas reconnu, sous la signature de Tixador, la facture rectiligne de mon toqué de boussole dans ce langage cauteleux.
Au lieu de prendre la chose du côté ensoleillé de ma critique, il affecte une pose dartiste fatigué par mes « subtilités linguistiques » (dont il na lu que 8 pages sur 16) et minvite à lignorer pour me « replonger dans la délicate odeur de vieux papiers de ma bibliothèque ». Quil se rassure, jy baigne en permanence. Notre amateur dhorizons labourés camoufle mal, ici, son mépris de la littérature, en même temps quil adopte beau paradoxe ! lhéroïque posture du vigilant guetteur antifasciste. Le voilà blême comme un vertueux gaulliste de la dernière heure quand il interprète lusage que je fais dun célèbre propos de Göring par moi si manifestement détourné quil doit avoir la boussole détraquée pour ne pas lavoir repéré. Mais supposons lui plutôt, puisquil fait allusion à son uniforme, la mauvaise foi dun curé de gauche tout de noir blousonné.
Car enfin, « sortir son stylo », ce nest pas « sortir son revolver ».
Le stylo est une arme, certes, une arme redoutable. Et Göring aurait pu dire : « quand je vois un stylo, je sors mon revolver ». De toutes manières, je me demande si les inaccessibles et confortables certitudes de Tixador sont à portée de ma critique, fut-elle révolvérisée. Il devrait toutefois se rappeler que le totalitarisme cest aussi, mêlé à la peur du passé, celle de lécriture libre, celle des « stylos », et puis la peur des vieux papiers et des bibliothèques il est vrai, celle des voyages également, voyages qui représentent chez Laurent Tixador, je le dis volontiers, cette part de liberté qui nous le rend intéressant.
Je me souviens dun dessin de Plantu représentant deux minarets : lun, darchitecture arabe classique, au sommet duquel un muezzin, mitraillette dressée, appelle à lautodafé des livres dintellectuels algériens opposés au fanatisme religieux et à ses égorgements ; il invective rageusement, avec une hargne dimpuissance comique, lautre minaret, en forme de stylo celui-ci mais un stylo gigantesque, plus haut que le premier. Tellement éloquent !
Les théoriciens de lart expéditionnaire (J.M. Colard, etc.) sont des pionniers empapaouteurs, et Tixador est lun de leurs expérimentateurs consentants. Bon ! LArt, comme Dieu, y reconnaîtra les siens. Mais il ne faut point trop en faire ! À quelques photos sympathiques, à quelques échantillons de réalité, à un petit film expédié (oui, je sais, le brouillage volontaire fait partie de la démarche artistique chez les expéditionnaires), le malheureux Laurent a voulu ajouter un piteux journal de voyage. Cest pourquoi, ne connaissant de cette expédition que ce quil en donne à voir et à lire, on dira de lui, paraphrasant Pascal : « qui veut faire lartiste fait le touriste ». Et le plus ridicule des touristes : droit devant, le nez au sol, à tenir sa moyenne. Il est désormais plausible dimaginer quelques pitres, ou dhonnêtes vacanciers, tous plus ou moins « échantillonneurs », consacrés artistes expéditionnaires, et létalage de leurs souvenirs programmé au Palais de Tokyo. Seraient enfin réconciliés lintérieur de lart et lextérieur du monde, et réglementé très démocratiquement le beau problème dont ce dévoué monsieur Colard se préoccupe avec gravité (cf. Zéro Deux, n°25, page 5)
Tixador a peu lu, il le reconnaît : pas le temps ! il voyage, dun pôle lautre ! (il faut dailleurs le créditer dans ce domaine dune étonnante débrouillardise). Sil na pas besoin de lire Cervantès cest quil connaît déjà Don Quichotte (Borgès aurait-il osé imaginer ça ?). Linculture cest comme la confiture : plus on en a, plus on sétale ! Et notre V.R.P. de lart expéditionnaire sest fâcheusement pris les pieds dans la langue pour sétaler devant le premier lecteur. Sil était beau joueur, il en conviendrait.
Jajouterai quelques traits horrifiques aux perfides allégations de Tixador sur ma personne et, pour conforter ses préjugés, je compléterai ainsi la figure quil imagine de François Paul :
Jhabite près de Fère-en-Tardenois, le pays des tarés (cf. le journal de L. T. page 45).
Je suis plus vieux que ma robe de chambre.
Je ne voyage plus beaucoup, jai trois jambes, comme le Sphinx lavait prédit. Mais je marche encore et je bande en marchant : la route est ma meilleure amie.
Je lis beaucoup, oui. Quatre livres à la fois en ce moment : le dernier ouvrage de Fumaroli sur Chateaubriand, Poésie et Terreur. Pire : les Exorcismes Spirituels de Murray. De Daniel Arasse : Kiefer. De Starley : Dedibrako. Langélique Millet Catherine me fait bailler dennui et je ne lis pas « Les Inrocks ». Mon cas est donc irrécupérable.
Jécoute de la musique classique et contemporaine, beaucoup de jazz « actuel » ; je naime pas la techno, pas trop le rap, parce que leurs cadences infernales écrasent brutalement les proliférations musicales alors que chaque point rythmique du jazz délie sa propre ligne harmonique.
Je renifle et me grise de lodeur de mes vieux livres. Je me traîne dans la poussière des musées, galeries, expos, biennales. Je menferme dans les salles obscures.
Je respire tout ce qui vit mêlé aux restes de culture, les cendres des autodafés.
Je «sors» parfois mon stylo pour tenter de débrouiller ici ou là, chez moi, chez lautre, la présence de la mort et lamour de la vie. Les artistes sont des boîtes de résonance. Jécoute. La partition du journal de Tixador német aucune vibration, alors quil y a quelques années ses petits soldats de plomb, des tambours battant quelques poèmes, éveillaient en moi un écho. Un écho dancien combattant, dira-t-il. Pourquoi pas ? À Fère-en-Tardenois, notre horizon, cest le Chemin des Dames.
Je mintéresse à lart actuel comme à lart passé, dépassé, repassé, tout ce quon voudra, je lai suffisamment montré dans mes chroniques mais je ne suis pas contraint à mépater devant daffligeantes productions. Les artistes veulent-ils quon parle de leurs travaux comme la télé fait la promotion du plus minable des films, sans risquer la moindre critique ? Il y a quelques années, Luc Besson prétendit quon coulait le cinéma français contemporain parce que, la comparant à celles de Dreyer et de Jacques Rivette, on avait moqué sa «Jeanne dArc» hystérique. Certains artistes contemporains culpabilisent le public de cette façon et sindignent si lon ose rire de leur bel ouvrage : ils traitent la petite nuance critique comme une insolence et linsolence comme une insulte fasciste à leur bricolage garanti avant-gardiste, comme une attaque obscurantiste et réactionnaire contre lArt Actuel.
Enfin, je naime pas les caramels mous.
Que Tixador se rassure, je vais le laisser tranquille, je ne le lirai plus. Il a bien le droit de gagner sa vie et, comme une mouche traverse un salon de thé, de filer vers de nouvelles aventures subventionnées. Mais si je le vois repasser dans mon champ, à Fère-en-Tardenois, ce nest pas mon stylo ni mon revolver que je sortirai, cest ma tapette à mouches.
Je ne suis pas anonyme puisque je suis
François Paul.

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> Réponses
Réponse de Laurent Tixador
à François Paul
Le stylo, le revolver et la tapette à mouches par François Paul
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