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Quelques indications sur Matt Mullican et son travail
Matt Mullican est artiste américain né en 1951 à Santa-Monica (Californie). Il a été diplômé du Californian Institut of Arts en 1974. Il vit et travaille à New York.
Depuis sa première exposition personnelle, en 1973, à lage de 22 ans, il a montré ses uvres aux Etats-Unis, à Boston, New York, Los Angeles, Houston, Philadelphie, mais aussi en Europe, Stuttgart, Paris, Londres, Bari, Genève, Amsterdam, Bath, Bruxelles, Bruges, Grenoble.
Dans la région, on se souvient de son exposition à Tourcoing en 1990 (commissaire Denys Zacharopoulos) ; le FRAC Nord-Pas-de-Calais a acquis une uvre de Mullican.
Comme cest le cas pour la plupart des artistes contemporains, le travail de Mullican prend forme dans différents supports ; bannières, grands dessins muraux, installations spatiales, bas-reliefs au sol et désormais, grâce à lutilisation de linformatique depuis laube des années quatre-vingt-dix, Internet
Ce que Matt Mullican porte sur ses différents supports, ce sont des signes, ceux de la signalétique urbaine : le couteau et la fourchette, le téléphone, lavion, la cigarette barrée
, toutes ces stylisations excessives qui ont remplacé les mots restaurant, cabine téléphonique, aéroport, interdiction de fumer
Mais à ce langage universel en cela quil a été inventé pour éviter toute traduction dans un monde de plus en plus cosmopolite (ou qui se croit tel), à ce langage pour ces analphabètes que nous sommes tout un chacun à létranger, et même parfois chez nous, il ajoute dautres sigles quil mélange subrepticement aux premiers et qui vont confondre la langue personnelle de lartiste dans une langue universelle des signes urbains
La signalétique de Matt Mullican, car cest ainsi que lon perçoit à première vue et parfois plus longtemps son travail, est de fait la partie visible dun système plus complexe dont le code couleur est le révélateur : lartiste utilise en effet cinq couleurs qui réfèrent chacun à un niveau dun système ou plus exactement dune description du monde qui prendra la forme dune cosmologie.
Ainsi, et dans lordre, le vert renvoie au niveau de la matérialité des choses et de labsence de sens, au niveau de la nature ; le bleu, au niveau de lactivité quotidienne automatique, sans réflexion ; le jaune, au niveau de lactivité artistique et scientifique, celui où lesprit analyse le monde par le choix et lobservation dobjets spécifiques, à laide de concepts ; le noir et blanc est associé au langage, le niveau où lobjet perd son individualité pour devenir générique, comme une icône ; le rouge enfin correspond à lactivité spirituelle, au niveau de lexpérience en relation avec les signes.
Lensemble de ces signes, de ces icônes, de ces symboles hiérarchisés dans le cadre de la cosmologie quil invente, Mullican le transcrit dans une représentation, celle dune ville, et qui va porter lensemble de son projet, comme la métaphore des métaphores. Cette ville, The City, dont il va dessiner le plan densemble et les détails en deux et en trois dimensions, grâce à la perspective, à linformatique avec les laboratoires du MIT ou dans lespace dexposition ou dans lespace urbain, cette ville devient donc le centre dun projet en même temps que son futur ; elle est virtuelle sans être une utopie, de même quelle est le moteur du travail sans être sa finalité.
Matt Mullican à Lille-Moulins
Quelques raisons plaident plus évidemment pour inviter Matt Mullican à intervenir à Lille-Moulins dans le cadre dune commande.
Tout dabord celles qui sont liées à son travail. La « Signalétique » par laquelle il est identifié, comme la partie apparente de liceberg, est particulièrement visible et elle parle à tout le monde. Elle parle à chacun à cause de sa dimension universelle, parce que comme tout langage, elle articule le subjectif et lobjectif, lindividuel et le collectif, labstrait et le concret ; le langage est aussi ce qui permet la dimension politique, cest-à-dire là où se croisent les destins individuels et les règles sociales ; le langage est au centre de lagora, donc de la cité, de la polis ; il y a donc un espace pour lidentification et la reconnaissance, grâce aux signes, de questions individuelles et collectives.
Le côté très visible de ce travail pourrait cependant cacher une autre dimension et ceci en particulier du fait de la vitesse (cf. Paul Virilio) du regard contemporain qui a oublié le temps de la contemplation ; pourtant la rémanence des signes provoque un questionnement : « La différence entre ce que je fais et la peinture en général, cest que mon travail exige plus de temps de la part du spectateur. Les gens veulent comprendre, savoir, ils veulent jouer avec mes uvres, trouver ce quelles représentent, ce qui se cache en elles. 1 » Cest ainsi que souvre une réelle possibilité dappropriation par les habitants, même si, comme cest le cas pour toute uvre dart majeure, cette appropriation sera toujours et lente et partielle.
Troisième raison, Matt Mullican fait partie de ces artistes qui ont une grande capacité à lire lespace dans lequel luvre va sinscrire et donc à proposer un travail susceptible de coïncider avec celui-ci (et non plaqué sur le site) comme en témoignent déjà ses nombreuses interventions dans lespace public. À cela sajoute une conscience, dune des questions souvent délicate pour les interventions dans lespace public, à savoir la durabilité de luvre ; il apparaît en fait que les éléments verticaux (bannière, interventions murales) sont souvent hors datteintes et que les éléments au sol, compte tenu de la résistance des matériaux et de leur disposition, ne sont pas sujets aux dégradations ; lartiste a conscience quil ny a rien de pire quune uvre dart dégradée dans lespace public : « Finalement, je crois que je suis aussi très conscient que les uvres des artistes modernes, après cinq ans dans lespace public commencent à être horribles. Elles sont graffitées, tailladées, ébréchées. Étant dans une position horizontale, cette pièce (il évoque la pièce réalisée au sol à Bath en 1988) est bien moins agressive et bien moins susceptible dêtre vandalisée. 2 »
Des raisons militent enfin en faveur du choix dun artistes américain, de ce niveau de qualité et de renommée ; la première est quon ne peut introduire à un art quel quil soit quavec des uvres de très haut niveau : il y aurait une règle qui veut que plus le public est éloigné dune pratique, plus la qualité du travail qui est supposé le convaincre doit être élevé ; la deuxième cest quautomatiquement, grâce à lextraordinaire réseau que constitue le monde de lart contemporain (pour le meilleur et pour le pire), Lille-Moulins va très vite sinscrire dans le monde : dans ce sens, lintervention dun artiste qui est déjà très connu dans le milieu de lart et qui pourtant continue à développer un travail toujours dactualité quant à lusage et au sens des nouvelles technologies, contribuera à interpeller Lille-Moulins dans sa relation entre le local et le global, entre son espace urbain particulier et lurbanité en général.
Denis-Laurent Bouyer
22 octobre 2000
1 Matt MULLICAN, entretient avec Philippe EVANS-CLARK, Art Press, Paris, décembre 1984, p. 25.
2 Matt MULLICAN, entretient avec Dan CAMERON, catalogue MULLICAN, Bath, Artist Gallery, Bath International Festival, 1988, p. 7 et 8.

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