Matt Mullican
à Lille-Moulins


S. Brink, H. Coqueret,
S. Magnin, E. Maltaverne,
G. Motte, B. Persat
Dragoon Paper Club

Tracy Mackenna et
Edwin Janssen
Growth, Form and the Inevitability of Herself

Jan Kopp
Changer une minute

Matali Crasset
Capsule

Matt Mullican

Kieckens/Nannucci
MDA

Laurent Tixador
Total Symbiose II

Lise Autogena
Miroirs acoustiques

Kenny Hunter
Animal Virtues

Philippe Bazin
Vues imprenables

Sadaharu Horio




Quelques indications sur Matt Mullican et son travail

Matt Mullican est artiste américain né en 1951 à Santa-Monica (Californie). Il a été diplômé du Californian Institut of Arts en 1974. Il vit et travaille à New York.
Depuis sa première exposition personnelle, en 1973, à l’age de 22 ans, il a montré ses œuvres aux Etats-Unis, à Boston, New York, Los Angeles, Houston, Philadelphie, mais aussi en Europe, Stuttgart, Paris, Londres, Bari, Genève, Amsterdam, Bath, Bruxelles, Bruges, Grenoble.
Dans la région, on se souvient de son exposition à Tourcoing en 1990 (commissaire Denys Zacharopoulos) ; le FRAC Nord-Pas-de-Calais a acquis une œuvre de Mullican.

Comme c’est le cas pour la plupart des artistes contemporains, le travail de Mullican prend forme dans différents supports ; bannières, grands dessins muraux, installations spatiales, bas-reliefs au sol et désormais, grâce à l’utilisation de l’informatique depuis l’aube des années quatre-vingt-dix, Internet …

Ce que Matt Mullican porte sur ses différents supports, ce sont des signes, ceux de la signalétique urbaine : le couteau et la fourchette, le téléphone, l’avion, la cigarette barrée…, toutes ces stylisations excessives qui ont remplacé les mots restaurant, cabine téléphonique, aéroport, interdiction de fumer… Mais à ce langage universel en cela qu’il a été inventé pour éviter toute traduction dans un monde de plus en plus cosmopolite (ou qui se croit tel), à ce langage pour ces analphabètes que nous sommes tout un chacun à l’étranger, et même parfois chez nous, il ajoute d’autres sigles qu’il mélange subrepticement aux premiers et qui vont confondre la langue personnelle de l’artiste dans une langue universelle des signes urbains…

La signalétique de Matt Mullican, car c’est ainsi que l’on perçoit à première vue et parfois plus longtemps son travail, est de fait la partie visible d’un système plus complexe dont le code couleur est le révélateur : l’artiste utilise en effet cinq couleurs qui réfèrent chacun à un niveau d’un système ou plus exactement d’une description du monde qui prendra la forme d’une cosmologie.

Ainsi, et dans l’ordre, le vert renvoie au niveau de la matérialité des choses et de l’absence de sens, au niveau de la nature ; le bleu, au niveau de l’activité quotidienne automatique, sans réflexion ; le jaune, au niveau de l’activité artistique et scientifique, celui où l’esprit analyse le monde par le choix et l’observation d’objets spécifiques, à l’aide de concepts ; le noir et blanc est associé au langage, le niveau où l’objet perd son individualité pour devenir générique, comme une icône ; le rouge enfin correspond à l’activité spirituelle, au niveau de l’expérience en relation avec les signes.

L’ensemble de ces signes, de ces icônes, de ces symboles hiérarchisés dans le cadre de la cosmologie qu’il invente, Mullican le transcrit dans une représentation, celle d’une ville, et qui va porter l’ensemble de son projet, comme la métaphore des métaphores. Cette ville, The City, dont il va dessiner le plan d’ensemble et les détails en deux et en trois dimensions, grâce à la perspective, à l’informatique avec les laboratoires du MIT ou dans l’espace d’exposition ou dans l’espace urbain, cette ville devient donc le centre d’un projet en même temps que son futur ; elle est virtuelle sans être une utopie, de même qu’elle est le moteur du travail sans être sa finalité.



Matt Mullican à Lille-Moulins

Quelques raisons plaident plus évidemment pour inviter Matt Mullican à intervenir à Lille-Moulins dans le cadre d’une commande.

Tout d’abord celles qui sont liées à son travail. La « Signalétique » par laquelle il est identifié, comme la partie apparente de l’iceberg, est particulièrement visible et elle parle à tout le monde. Elle parle à chacun à cause de sa dimension universelle, parce que comme tout langage, elle articule le subjectif et l’objectif, l’individuel et le collectif, l’abstrait et le concret ; le langage est aussi ce qui permet la dimension politique, c’est-à-dire là où se croisent les destins individuels et les règles sociales ; le langage est au centre de l’agora, donc de la cité, de la polis ; il y a donc un espace pour l’identification et la reconnaissance, grâce aux signes, de questions individuelles et collectives.

Le côté très visible de ce travail pourrait cependant cacher une autre dimension et ceci en particulier du fait de la vitesse (cf. Paul Virilio) du regard contemporain qui a oublié le temps de la contemplation ; pourtant la rémanence des signes provoque un questionnement : « La différence entre ce que je fais et la peinture en général, c’est que mon travail exige plus de temps de la part du spectateur. Les gens veulent comprendre, savoir, ils veulent jouer avec mes œuvres, trouver ce qu’elles représentent, ce qui se cache en elles. 1 » C’est ainsi que s’ouvre une réelle possibilité d’appropriation par les habitants, même si, comme c’est le cas pour toute œuvre d’art majeure, cette appropriation sera toujours et lente et partielle.

Troisième raison, Matt Mullican fait partie de ces artistes qui ont une grande capacité à lire l’espace dans lequel l’œuvre va s’inscrire et donc à proposer un travail susceptible de coïncider avec celui-ci (et non plaqué sur le site) comme en témoignent déjà ses nombreuses interventions dans l’espace public. À cela s’ajoute une conscience, d’une des questions souvent délicate pour les interventions dans l’espace public, à savoir la durabilité de l’œuvre ; il apparaît en fait que les éléments verticaux (bannière, interventions murales) sont souvent hors d’atteintes et que les éléments au sol, compte tenu de la résistance des matériaux et de leur disposition, ne sont pas sujets aux dégradations ; l’artiste a conscience qu’il n’y a rien de pire qu’une œuvre d’art dégradée dans l’espace public : « Finalement, je crois que je suis aussi très conscient que les œuvres des artistes modernes, après cinq ans dans l’espace public commencent à être horribles. Elles sont graffitées, tailladées, ébréchées. Étant dans une position horizontale, cette pièce (il évoque la pièce réalisée au sol à Bath en 1988) est bien moins agressive et bien moins susceptible d’être vandalisée. 2 »

Des raisons militent enfin en faveur du choix d’un artistes américain, de ce niveau de qualité et de renommée ; la première est qu’on ne peut introduire à un art quel qu’il soit qu’avec des œuvres de très haut niveau : il y aurait une règle qui veut que plus le public est éloigné d’une pratique, plus la qualité du travail qui est supposé le convaincre doit être élevé ; la deuxième c’est qu’automatiquement, grâce à l’extraordinaire réseau que constitue le monde de l’art contemporain (pour le meilleur et pour le pire), Lille-Moulins va très vite s’inscrire dans le monde : dans ce sens, l’intervention d’un artiste qui est déjà très connu dans le milieu de l’art et qui pourtant continue à développer un travail toujours d’actualité quant à l’usage et au sens des nouvelles technologies, contribuera à interpeller Lille-Moulins dans sa relation entre le local et le global, entre son espace urbain particulier et l’urbanité en général.

Denis-Laurent Bouyer
22 octobre 2000


1 Matt MULLICAN, entretient avec Philippe EVANS-CLARK, Art Press, Paris, décembre 1984, p. 25.
2 Matt MULLICAN, entretient avec Dan CAMERON, catalogue MULLICAN, Bath, Artist Gallery, Bath International Festival, 1988, p. 7 et 8.